La journée internationale des droits de la femme n’est pas encore une fête pour toutes. Si notre pays redoute la fuite de ses talents, l’Arabie Saoudite craindrait-elle les allées et venues de ses habitantes ? Le Royaume a en effet créé une application qui scrute leurs faits et gestes.

Je Techspionne, tu Techspionnes… Une nouvelle terminologie dont le Bescherelle et nous-mêmes, nous nous serions bien passés. Cela sonne comme un mauvais jeu de mots autant que comme un mauvais rêve. Impulsée par le gouvernement saoudien dès 2015, Absher aurait convaincu plus de 10 millions d’utilisateurs. L’application – qui veut dire ‘À vos ordres’ en arabe – est certes pratique, mais elle est aussi programmable pour pister… les femmes.

L’appli qui rend libre d’entraver la liberté de mouvement des femmes

Avec Absher, un habitant d’Arabie Saoudite peut en effet déclarer une naissance, payer une contravention ou renouveler son permis de conduire. Jusqu’ici, c’est toute la panoplie de services qu’on peut attendre de la technologie. Mais les Saoudiens ne l’emploient pas forcément exclusivement comme une sorte de facilitateur 2.0 de leurs opérations administratives.

Ils peuvent aussi programmer des alertes SMS automatiques pour pister un mineur ou bien – et c’est là que le bât blesse – une femme qui se serait présentée à un poste frontière ou dans un aéroport. Son « gardien », une fois averti (un homme dans 100% des cas), a la capacité et le droit d’empêcher une sortie du territoire.

Alors certes, les Saoudiennes peuvent tenter d’obtenir un permis de conduire depuis juin 2018. Certes, le harcèlement sexuel est enfin pénalisé depuis mai de cette même année. Mais dans ce bastion du patriarcat, le progrès social en faveur de ces Dames semble aller moins vite que la diffusion de l’information sur Internet. Ce rigorisme fait d’ailleurs grincer des dents.

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L’application Absher permet aux Saoudiens de contrôler la liberté de circulation des habitantes d’Arabie Saoudite

Une polémique devenue internationale

L’un des premiers à avoir levé la voix, Ron Wyden, ne mâche pas ses mots, aussi bien à l’égard de l’Arabie Saoudite que des États-Unis, soutien politico-économique de longue date du Royaume. « Les sociétés américaines ne devraient pas faciliter le patriarcat du gouvernement saoudien en permettant aux hommes saoudiens de contrôler les membres de leur famille à partir de leurs smartphones », estime le sénateur démocrate dans une lettre adressée aux dirigeants d’Apple et de Google. Et il n’est pas le seul à hausser le ton. Quatorze autres membres du Congrès américain – dont quatre femmes républicaines et libérales – vilipendent les deux géants du web qu’ils estiment « complices de l’oppression des Saoudiennes ».

Du côté des GAFA, on ne semble pas vraiment s’en soucier. Même si le PDG d’Apple, Tim Cook, a reconnu ne pas particulièrement connaître l’application en cause et affirmé vouloir enquêter à son sujet, Google a pris le parti de la liberté… pour Absher. L’application n’enfreindrait aucune condition d’utilisation du Play Store.

Pourtant, selon la chercheuse pour l’ONG Human Right Watch, Rothna Begum, des règles existent bel et bien « contre les applications qui facilitent les menaces et le harcèlement. Des applications comme celle-ci peuvent faciliter les violations des droits de l’Homme, y compris la discrimination à l’égard des femmes. »

Un point de vue qui ne semble pas être partagé par tous. D’ailleurs, en cette journée internationale des droits de la femme, Absher est toujours disponible sur le Play Store et l’App Store.