Charline Goutal, CEO et fondatrice de Naïa : « C’est tabou de parler de femmes entrepreneures avec un bébé »

Charline Goutal, CEO et fondatrice de Naïa : « C’est tabou de parler de femmes entrepreneures avec un bébé »

En avril dernier, Charline Goutal a donné naissance à une petite fille. Être entrepreneure et jeune maman ? Un défi mais aussi, et surtout, un véritable tabou selon la dirigeante de Naïa. Voici son témoignage, entre coup de gueule et sororité.

« C’est bien simple, pendant ma grossesse je travaillais H24 week-end compris, et je ne me suis pas du tout arrêtée. Je n’ai pris aucun congé maternité. Ni avant ni après. Un dimanche, à 20h, j’étais sur le chantier de ma boutique, le lundi j’accouchais ! Avec le recul, j’ai pris conscience que c’était vraiment une erreur. Je le paye très cher aujourd’hui ; j’ai des problèmes de santé car j’ai trop tiré sur la corde.

Cette situation est le résultat de la charge de travail que j’avais à ce moment-là : l’ouverture de la boutique, la refonte du site internet, etc. On ne choisit pas tout à fait quand on tombe enceinte et c’était une période avec énormément de changements. Au même moment, je n’ai pas pu me faire aider par mon associé car il était sur le départ. J’ai dû assumer tout, toute seule.

« Je suis obligée d’être sur tous les fronts »

Mon premier bébé, c’est ma boîte. Ça fait six ans et demi que je la mène avec tout mon cœur. Je l’ai créée de toute pièce, car mon associé est arrivé deux ans après. Ma culpabilité est colossale car ce n’est pas facile de trouver le bon équilibre : mon entreprise est à un tournant crucial, et en même temps mon bébé passe avant tout. Je suis donc obligée d’être sur tous les fronts.

De manière générale les gens ne se préoccupent pas d’une femme qui est enceinte ou qui vient d’accoucher. Cela ne rentre pas en compte dans l’équation et personne ne nous fait de cadeau. Alors qu’on a parfois juste besoin d’une petite pause ou d’un peu d’empathie. On n’a pas le droit de faire entrer ses états d’âme ! Aujourd’hui, c’est difficile parce qu’il me faut à la fois être une maman accomplie et, dans la journée, quasiment oublier que j’ai un bébé et que j’ai accouché il y a peu ! Ce n’est vraiment pas évident. En tant que chef·fe d’entreprise, on est obligé d’être à 300 %.

« On se sent très seule »

Le problème c’est que c’est un sujet tabou. J’ai senti que mes actionnaires se demandaient « mais comment va-t-elle faire ? sera-t-elle capable de tout gérer ? » Ce sont des questions légitimes pour moi, mais pour les autres ? Des problématiques sont soulevées mais personne ne propose de solutions. On se sent très seule. Rien n’est fait pour nous aider. Les gens ne sont pas rassurants. Soit ils ignorent la grossesse, soit ça les affole.

Il ne s’agit pas de se positionner en victime mais j’insiste sur le fait que tout ça n’est pas facile à vivre. Ça reste tabou de parler de femmes entrepreneures avec un bébé. D’autant qu’on n’a pas d’icônes, de femmes référentes qui peuvent nous conseiller ou desquelles on peut s’inspirer. Par exemple, on ne se doute pas que nos capacités de travail ne sont plus les mêmes quand on est enceinte ou qu’on vient d’accoucher. Et il faut l’accepter.

« Pourquoi les DG en intérim n’existent pas ? »

On devrait être davantage préparées à tout ça. Surtout lorsqu’on n’a pas de middle managers. Il y a de plus en plus de femmes entrepreneures mais rien n’est mis en place. Pourquoi les DG en intérim n’existent pas ? Quelqu’un qui vienne nous suppléer, nous aider pendant quelques mois ? Et pourquoi pas une boîte à outils de la femme entrepreneure et jeune maman ? Des sites, des structures qui permettent de gagner du temps… Temps que je prends aujourd’hui au détriment de ma boîte ou de mon bébé… Il faudrait aussi des aménagements, ne serait-ce que pour les rendez-vous médicaux post-accouchement.

Comment mieux allier travail et vie personnelle, qui sont forcément mélangés quand on est entrepreneure et hyperinvestie ? Je suis frustrée de récupérer ma fille à 18h30 et de la laisser le matin à 8h30 à la crèche. Je ne peux même pas prendre une demi-journée. Or je n’ai pas envie d’être une mère absente. On porte la culpabilité de mettre son bébé à la crèche etc., alors qu’en fait ce sont nous les warriors !

« J’ai la chance d’avoir une équipe très solidaire »

Si je devais donner un conseil aux femmes enceintes et entrepeneures, je leur dirais de ne surtout pas recommencer le travail tout de suite. Moi je n’ai pas eu le choix en raison du départ de mon associé. Il faut prévoir du temps et évidemment entrer son conjoint ou conjointe dans l’équation. Heureusement le mien est très présent, sinon ce serait invivable ! C’est très important que l’implication en tant que parent soit égalitaire. J’ai aussi la chance d’avoir une équipe très solidaire (une collaboratrice m’a même gardé ma petite, alors qu’elle n’avait que quelques semaines !) et parfois j’amène ma fille au travail pour qu’elle la voit grandir. »

2 commentaires

Merci de ce témoignage. Je m'applique aujourd'hui, dès que je peux, à partager également mon expérience : à la tête de mon entreprise je n'ai pas soufflé pour mon premier enfant. Je m'étais promis de le faire pour mon 2ème. Quand il est arrivé 3 ans plus tard, je ne me suis pas arrêtée... 2 ans plus tard, j'ai explosée... Il existe forcément des alternatives ! La première est de ne plus laisser ces situations être des tabous, merci encore.

Par Bénédicte, le 29 octobre 2019

Bonjour, merci pour ce témoignage. Pour ma part quand France Bleu m'a demandé de témoigner concernant l'évolution du congé maternité pour les indépendant, j'ai tout de suite accepté (j'ai 2 enfants de 2 et 4 ans). Je pense qu'en effet il faut briser ce tabou et en parler autour de soi ! j'ai par exemple créé un petit groupe informel de six mamans entrepreneurs et nous échangeons lors d'un déjeuner une fois par mois.
Cela fait beaucoup de bien même s'il y en a toujours une de nous qui craque...

Par Cécile Tauvel, le 29 octobre 2019

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