« Plus que dans le financement, le stéréotype de genre s’applique dès la petite enfance »

« Plus que dans le financement, le stéréotype de genre s’applique dès la petite enfance »

Nombreux s’accordent à penser que la crise actuelle va accélérer les prises de conscience. « Il faut un nouveau capitalisme qui soit plus respectueux des personnes, plus soucieux de lutter contre les inégalités » a même déclaré Bruno Le Maire, le ministre de l’économie. L’accès au financement des femmes dirigeantes en est une. En effet, seulement 5% de femmes dirigeantes d’entreprises font appel à la levée de fonds contre 95% d’hommes. Et ces dernières lèvent en moyenne 2,5 fois moins que les hommes. Pour Alexandra Dupont, directrice associée de Raise et présidente du Club Invest avec Elles,  ce phénomène s’explique en partie par l’influence des biais inconscients dans le processus d’investissement. Interview

Pourquoi les femmes lèvent moins de fonds que les hommes ?

Alexandra Dupont : Le nombre de femmes dirigeantes d’ETI et de PME est assez faible. De plus, seulement 5% de femmes dirigeantes d’entreprises font appel à la levée de fonds contre 95% d’hommes. Et ces dernières lèvent 2,5 fois moins que leurs homologues masculins. Les femmes ont en moyenne tendance à être un peu plus averses aux risques que leurs homologues masculins , elles préfèrent en effet sécuriser leur environnement. Cela veut dire qu’elles vont souvent présenter des business plans un peu moins agressifs, un peu plus prudents et nécessitant moins de capitaux. Des phénomènes qui s’expliquent en partie par l’impact des biais inconscients dans le processus d’investissement. De nombreuses études ont documenté les biais, souvent inconscients, des investisseurs à l’égard des femmes entrepreneuses. Typiquement, on va associer les femmes à des sujets défensifs : elles auront plutôt tendance à devoir répondre à la question en présentant les risques et se défendre face à ces derniers.  Les hommes seront quant à eux dans une position mis dans une position plus offensive : ils présenteront surtout les upsides (terme qui correspond à une appréciation du risque de hausse de la valorisation d’un actif) et les aspects positifs.

 Pouvez-vous partager une illustration concrète de ces biais inconscients ?

A.D :  Concrètement, on va plutôt demander aux femmes des questions sur une tonalité plutôt négative. C’est-à-dire d’expliquer pourquoi elles ne perdront pas d’argent, pourquoi leur modèle ne va pas connaitre de difficultés . Alors que de nombreuses études de McKinsey ou encore Columbia ont révélé que pour les hommes, les questions sont plutôt de l’ordre de « Comment vous allez triompher demain et devenir le prochain Zuckerberg ? ». Ce n’est pas que l’on demande plus aux femmes de démontrer leurs compétences mais les stéréotypes de genre ont beaucoup d’influence sur les mécanismes de financement. Anne Boring, économiste et chercheur, a par exemple mené plusieurs études sur l’influence du secteur d’activité à l’aune du montant des fonds levés. Il en ressort qu’il est beaucoup plus facile pour une femme de présenter un dossier dans l’univers de la petite enfance par exemple que dans le BTP, les transports ou encore la tech. Des sujets qui sont destinés aux hommes dans l’imaginaire collectif. Plus que dans le financement, le stéréotype de genre s’applique dès la petite enfance. A l’école, les manuels scolaires mettent quasiment toujours en avant des figures masculines. C’est aussi le cas pour les travaux scientifiques ou la littérature où très peu de femmes sont mises en avant. C’est un vrai sujet sociétal.

Ne faudrait-il donc pas plus de femmes dans les équipes d’investissement ?

A.D : le Club Invest avec Elles et Deloitte réalisent tous les ans depuis 9 ans une étude qui révèle que le nombre de femmes dans les équipes d’investissement atteint péniblement les 25 % tous grades confondus. Chez les profils séniors, ce chiffre descend entre 10 et 15 %. Il y a clairement peu de femmes directement liées à la prise de décision finale.  Un phénomène qui influe directement sur le choix de l’investissement. Là encore, on décèle des biais inconscients assez mécaniques. Il est certainement plus facile de financer un dirigeant dont le discours va laisser entrevoir des similitudes avec sa personnalité ou son écosystème, que vers une femme qui va appréhender les choses complétement différemment. Ce tropisme est lié au fait qu’elles sont significativement sous représentées au sein des fonds d’investissement.  C’est la raison pour laquelle le club Invest avec elles promeut et encourage activement le rôle des femmes et la mixité dans les métiers du capital-investissement. Plusieurs actions ont été mises en œuvre afin d’augmenter les femmes à l’entrée de la profession par exemple. Nous essayons de faire en sorte que des femmes investisseuses aillent présenter les métiers du private equity aux écoles afin de susciter plus de vocations chez les femmes entrepreneures.

Nous sommes convaincus que la place des femmes structure les sociétés et contribue à une meilleure performance au sein de l’entreprise. Cependant les biais inconscients sont un sujet dont il faut absolument s’emparer car ils nous affectent et nous restreignent dans nos choix opérationnels et stratégiques. C’est la responsabilité de chacun mais également  du gouvernement en ce qui concerne l’école de travailler à les gommer.

 

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