Balance ton cabinet : « Je n’invente rien, mon but n’est ni de dénigrer, ni de diffamer »

Balance ton cabinet : « Je n’invente rien, mon but n’est ni de dénigrer, ni de diffamer »

Balance ton cabinet

Créée en janvier 2021, la page Instagram balance ton cabinet s’est donnée pour objectif de dénoncer les comportements abusifs au sein des cabinets de conseil. Enquête.

« Ok, t’étais en congé ! Mais quand tu n’as pas répondu à mon mail, j’ai eu envie de t’égorger », « Non, dans cette mission on ne dîne pas le soir, ça fait perdre du temps et ça pue dans la salle », « Tu as le droit de décliner des réunions en chômage partiel. Mais en as-tu envie ? ». Des témoignages comme ceux-ci, le compte Instagram « Balance ton cabinet » en regorge. La page qui recense désormais plus de 8000 abonnés sur le réseau social jette un pavé dans la mare des cabinets de conseil. Des Big Four tels que EY & Associés ou Deloitte à d’autres grands noms du conseil tels que Capgemini ou Wavestone, les messages dénonçant les mauvaises pratiques au sein de ces cabinets affluent. Abus de pouvoir, harcèlement, copinage, mises au placard, burn-out… Le créateur de Balance ton cabinet fait état de plus de 350 témoignages vérifiés relatant ces faits. « Je n’invente rien, mon but n’est ni de dénigrer ni de diffamer. Je mets un point d’honneur à créer du contenu qui est vrai car mon objectif est de faire réagir ces entreprises » fait valoir ce dernier.

 Abus de pouvoir

« Ce qu’on lit sur balance ton cabinet reflète vraiment la réalité du conseil» révèle Greta (prénom modifié), manager chez Deloitte. « Ce n’est pas tant la charge de travail ou encore les mails intempestifs qui sont en cause mais surtout le climat toxique qui y règne. Pour ma part, tout a commencé pendant une mission durant laquelle je suis tombée malade, cela faisait 15 jours que je toussais de manière incessante sans savoir ce que j’avais. Lorsque j’ai décidé de me rendre chez le médecin pendant ma pause déjeuner, mon manager m’a indiqué que ce n’était pas le moment d’y aller, alors qu’on faisait du 9h 23h. Ce même manager qui m’avait dit plus tôt qu’il pensait que ma toux venait sans doute d’un ulcère ».

Même son de cloche pour Emma (prénom modifié), elle, a démissionné après deux années passées chez EY & Associés. « J’y ai vécu l’une de mes pires expériences dans le conseil » déclare par ailleurs cette dernière. Et d’ajouter « j’ai commencé à m’apercevoir que c’était un environnement toxique quand mon manager a commencé à se réjouir du fait que la personne que j’ai remplacée sur la mission n’avait pas été promue, et qu’il s’est targué d’en être la cause ».

Mais il ne s’agissait là que de la partie émergée de l’iceberg. « Un jour il s’est adressé à moi de manière très agressive, ce que j’ai décidé de reporter à mon parrain de l’époque. Quand mon manager l’a appris, ça a été le début de l’enfer. Il s’est mis à dénigrer mon travail, réécrire mes mails sans raison, m’envoyer des messages intempestifs pour me reprendre sur mon travail, et ce même en vacances ».

Pour les deux femmes, tous ces comportements résultent de la culture du flou qui règne dans ce type d’entreprises.

La culture du flou

Greta, dénonce ainsi des critères d’évaluation arbitraires. « En cabinet de conseil, on gravit des échelons tous les ans. Après ma première année au sein du cabinet, alors que je travaillais nuit et jour et que mon évaluation était très bonne, j’apprends que je ne passe pas de grade. Tout ça parce que j’ai fait un burn-out ».

Pour Rita Sinaceur, qui a passé une dizaine d’années dans des cabinets de conseil avant de fonder son entreprise, Aim collective, « le système de ces entreprises repose sur une hiérarchie un peu matricielle dans laquelle on doit plaire à tout le monde ».

« Ce ne sont jamais les plus méritants qui montent en grade mais souvent ceux qui savent se faire copains avec les big boss. En tout cas, après plus de 8 ans au sein de ce type de cabinets, tu comprends que ce n’est ni ton expertise ni ton travail qui fera la différence » affirme également Greta avant de nous confier « je suis vidée, j’ai complètement perdu confiance en moi. Je suis actuellement suivie par un coach parce que je commence à avoir peur de tout. Même envoyer un mail devient une épreuve. Ça a brisé tout ce que j’avais construit. Le fait d’être sûre de moi, de mes compétences. Tout est parti… ».

Mais comment expliquer cet engrenage qui semble toucher tous les pans de la hiérarchie ? « Un cabinet de conseil fonctionne au « chargeable » c’est-à-dire au nombre de missions facturées au client, et si tu veux passer à la promotion supérieure, il faut que celui-ci soit à 100 %. Et faire des tas de choses à côté comme recruter, manager, coopter, vendre… c’est mathématiquement impossible à tenir. Donc on se retrouve à tricher ou encore à invisibiliser son travail. Le pire c’est qu’il n’y a personne pour te rassurer pour te dire que le système est mal fait. Au contraire on te vante les mérites d’une méritocratie » analyse Rita Sinaceur.

Des sillons qui se creusent dès l’école de commerce

Une chimère induite dès les écoles de commerces dont sont issus la plupart des recrues des cabinets de conseil « les sillons commencent être creusés dès les écoles de commerce, on t’y fait passer le message que tu es la crème de la crème, l’élite et que c’est en allant dans ce genre d’entreprises que tu vas trouver ton épanouissement. La preuve en est : ton salaire. » révèle Rita Sinaceur.

Un constat que partage également le créateur de Balance ton cabinet qui dénonce la mise en place « d’un système dont les écoles de commerce sont les premières responsables ». « Ces institutions nous encouragent à aller dans ces cabinets pour augmenter les salaires moyens à l’entrée du marché du travail. Cela accentue leur visibilité » souligne le lanceur d’alerte.

Emma, également issue de ce type d’école raconte « on était souvent en contact avec des gens qui travaillaient dans le conseil car ils étaient professeurs ou intervenants dans notre école. Je me souviens qu’ils nous vendaient du rêve. »

Une connivence qui selon l’auteur de la page balance ton cabinet ne laisse pas le choix à l’étudiant diplômé. « J’ai commencé en stage dans un cabinet de conseil et je suis entré dans le moule. En sortant d’école de commerce, je ne pouvais faire que ça » déplore ce dernier bien décidé « à faire changer les choses ».

 La défense des cabinets de conseil

Et il semble que le compte fait grand bruit au sein des cabinets de conseil. « Je sais qu’il y a une réunion de crise qui s’est tenue chez KPMG à la suite de la création de balance ton cab. Mais il n’y a aucun mea culpa, ils ne cherchent pas à combattre les mauvaises pratiques au sein de leur cabinet mais plutôt à nous combattre nous. Parmi les témoignages, on retrouve aussi des gens qui se vantent qu’il n‘y a pas de harcèlement sexuel ou moral dans leur cabinet. Ils veulent une médaille ? ».

L’anonyme ne nie pas non plus le fait que ces malversations se déroulent souvent selon les équipes ou managers, mais souligne « quand le procès de Tarik Ramadan a eu lieu, je ne suis pas sûr qu’on ait demandé à toutes les femmes qu’il n’avait pas touchées de témoigner. Si notre travail permet de préserver seulement une personne de harcèlement sexuel, de burn-out ou autre, on aura réussi. Je veux que les gens y réfléchissent à deux fois avant de faire des commentaires douteux, planter la graine contre les managers véreux ou ceux qui abusent de leur pouvoir. Ce sera déjà très bien ».

Mais un vent de révolte a déjà commencé à souffler au sein de ces cabinets. Chez EY & associés au grand dam de la direction, une intersyndicale CGT CFTC UNSA a été créée en décembre 2020. Le texte avance plusieurs revendications en matière de dialogue social telles que « respect des textes légaux et conventionnels sur le temps de travail », ainsi que de « partage de la valeur ajoutée » pour améliorer les salaires. A suivre…

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