Alors que beaucoup d’employeurs sont frileux à l’idée d’embaucher des probationnaires, l’entrepreneuriat serait-il la solution pour une réinsertion réussie ? S’y former permet, en tout cas, de donner de nouvelles perspectives aux détenus, afin de préparer « l’après ».

 

70 367. C’est le nombre de détenus en France, au 1er avril 2018. Un nouveau record, alors même que nos prisons souffrent de surpopulation, leur capacité étant normalement limitée à 59 459 places. Parmi les personnes incarcérées, très peu ont eu la chance de recevoir une éducation complète. Les trois quarts d’entre elles n’ont pas de diplôme, ou sont titulaires d’une certification inférieure au baccalauréat, et 22,6 % seraient en situation d’illettrisme (source : DAP, 2016).

« Moins d’un quart des détenus accèdent à une formation pendant leur réclusion »

Pourtant, l’enseignement et la formation professionnelle sont des droits auxquels tous les prisonniers devraient avoir accès. La loi française stipule d’ailleurs que « les détenus doivent acquérir ou développer les connaissances qui leur seront nécessaires après leur libération, en vue d’une meilleure adaptation sociale ». Cela permettrait, in fine, de limiter les récidives, et donc le nombre de personnes derrière les barreaux. Mais dans les faits, nous sommes bien loin de cet idéal. On compte en moyenne un enseignant pour cent détenus, et moins d’un quart d’entre eux accède véritablement à une formation pendant leur réclusion.

Face à ce constat, plusieurs initiatives ont vu le jour, et font figure de modèle en matière d’aide à la réinsertion. Le GREP (Groupe pour l’Emploi des Probationnaires) s’est constitué un réseau d’entreprises partenaires, sensibles à la diversité des critères pour le recrutement, afin de permettre aux sortants de prison d’accéder à l’emploi. Elle permet également aux personnes placées sous main de justice de bénéficier du soutien de conseillers en insertion professionnelle. Une manière de lutter contre la récidive, en permettant aux probationnaires d’être autonomes financièrement, d’établir des liens sociaux avec leurs collègues et de se sentir utiles et considérés dans la société.

« Ils savent observer l’environnement, prendre des risques… des qualités recherchées par les dirigeants d’entreprises »

Si le GREP intervient surtout au moment de la libération, le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), quant à lui, intervient dès la période de détention. « Nous avons créé le programme ‘Emergence’ pour les personnes en situation carcérale, en collaboration avec le réseau Vincent Merle et les services de réinsertion de l’Éducation Nationale », énonce Alain Leroy, responsable pédagogique Cnam entrepreneurs. « Ce parcours dynamique permet aux détenus de se construire un projet professionnel orienté vers la création et la reprise d’entreprise ».

 

Réinsertion par l'entrepreneuriat

Lancée en 2016, la formation en est déjà à sa quatrième promotion (constituée d’une dizaine d’élèves à chaque fois), et enregistre un taux de présence de 100 %. « Le cycle dure trois à quatre mois, et se découpe en six étapes. Les élèves sont libres d’avancer à leur rythme, en étudiant dans leur cellule ou en suivant les cours dans une salle vidéo. Un animateur du Cnam vient faire le point sur les acquis entre chaque étape du programme », précise Alain Leroy. Ce dernier souligne également que les détenus ont déjà de nombreuses qualités qu’ils ignorent. « Ils savent observer l’environnement, prendre des risques… des qualités recherchées par les dirigeants d’entreprises. Ce qu’il faut, c’est leur apprendre à canaliser ces compétences, et leur donner une nouvelle perspective ».

« Avant d’en faire des entrepreneurs, cette formation vise surtout à en faire des entreprenants »

Pour l’instant, il est encore trop tôt pour observer les résultats concrets de cette formation, en termes de création d’entreprise ou de récidive. Mais grâce à elle, les détenus s’autorisent à rêver. Certains s’imaginent ouvrir leur resto, d’autres, créer un service de proximité. « Ces étudiants ne vont pas forcément tous monter une boîte dès leur libération. Mais on va peut-être changer leurs représentations, leur faire prendre confiance en eux. Avant d’en faire des entrepreneurs, cette formation vise surtout à en faire des entreprenants ».

Après un oral de clôture devant un jury, le programme débouche sur l’obtention de 2 ECTS et la remise d’une attestation de réussite par le directeur du centre pénitencier. « Cette phase expérimentale s’avère suffisamment positive pour que la formation se poursuive », indique le responsable pédagogique. Néanmoins, la question du financement se pose. « Pour l’instant, elle était financée par les institutions pénitentiaires. Mais il faudra peut-être revoir ce modèle pour la déployer à plus grande échelle ».

Pauline Capmas-Delarue

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