Jean-Philippe Murat : sa tétraplégie n’est pas un handicap pour entreprendre

Jean-Philippe Murat : sa tétraplégie n’est pas un handicap pour entreprendre

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Il s’est toujours senti entrepreneur. Jean-Philippe Murat est même de la trempe des serial entrepreneurs tant il a multiplié les créations de sociétés, bondissant d’un projet à l’autre avec la même ardeur et la même dévotion. Mais, depuis 2006, il est aussi tétraplégique. Une nouvelle vie s’impose à la première, mais reste l’envie d’entreprendre envers et contre tous.

Lorsqu’à 37 ans, en pleine force de l’âge, Jean-Philippe Murat tombe dans le coma suite à un accident domestique. Son existence bascule. À son réveil, un mois et demi plus tard, le diagnostic est sans appel. En cette année 2006, l’entrepreneur est devenu tétraplégique. Mais il a une société à faire tourner. Deux mois plus tôt, il rachetait Drimmer, une entreprise spécialisée dans les lampes en céramique émaillée alors au bord de la faillite.

Jean-Philippe revient aux manettes après un an de rééducation. Mais le retour n’est pas évident. « Tout a changé. Ce qui existait avant n’existe plus. Il faut faire le deuil de celui qu’on a été, parce que tous vos repères changent et je l’ai vécu comme une renaissance. C’est comme ça que je m’en suis sorti. Je me suis dit ‘oublie ta vie d’avant, tu vas vivre une nouvelle vie’. »

Du marketing politique à la production audiovisuelle

Sa vie d’avant justement l’a conduit vers bien des métiers. À peine sorti de l’adolescence, il se forme à l’école supérieure de réalisation audiovisuelle à Nice et complète son cursus par un BTS marketing. « Un de nos professeurs était un ancien conseiller de Jacques Chirac et il me passionnait. » Sans faire naître une vocation, il l’amène tout de même pendant quatre ans dans le marketing politique. Il œuvre pour le RPR en Midi-Pyrénées. Mais le rythme trop cyclique à son goût de la politique le ramène vers la production audiovisuelle.

Il réalise plusieurs documentaires, puis planche sur la bande-annonce de Noël pour Disney Channel. Remarqué par M6, il y rentre pour monter un service bande-annonce et promotion sur les chaînes thématiques du groupe. De promotion en promotion, il gravit les échelons jusqu’à une nouvelle aventure : Canal Web où il travaille trois années. « J’ai restructuré toute la production. Nous avons créé une ligne éditoriale, reformaté toutes les chaînes existantes, fait le tri. »

« J’ai vu le regard des gens changer »

Mais ce Parisien d’adoption a l’âme du Sud-Ouest et l’envie de regagner ses pénates aveyronnais le démange. Entre un rendez-vous professionnel manqué pour prendre la direction de Télé Toulouse et cette envie d’un retour au bercail, Jean-Philippe saute le pas : avec son frère, il monte sa première entreprise. Basé à Rodez, il développe le réseau Mobistar Orange.

Mais le grand air lui donne des ailes et une seule activité ne lui suffit pas. Lui qui aime défricher des marchés, s’y positionner comme pionnier, crée un pôle média qui diffuse de la presse gratuite sur quatre départements. Jean-Philippe Murat sauve aussi un label au bord de la liquidation. « Dans l’Aveyron, vous avez trois marques phares : les couteaux Laguiole, les gants Causse et Drimmer. Un ami m’a demandé de venir à la rescousse. J’ai racheté l’entreprise à la barre du tribunal et deux mois après, j’ai eu mon accident. »

Ces prises d’initiatives révèlent une force de caractère alors salvatrice face au poids des regards qui changent.« J’ai vécu un véritable parcours du combattant. Physiquement et psychologiquement. J’ai vu le regard des gens changer, véritablement. Parce que j’ai eu un accident physique, j’étais, pour certains, amoindri intellectuellement. »

« J’ai dû me battre pour avoir accès aux crédits »

Même les investisseurs lui tournent le dos, malgré son pedigree d’entrepreneur aguerri. « J’ai dû me battre pour avoir accès aux crédits, alors qu’avant, j’avais un volume d’emprunts assez important. Les banques ont arrêté de me prêter. C’est une discrimination qui ne dit pas son nom, mais c’est une réalité. »

Le regard que l’on porte sur soi implose lui aussi. L’un des premiers réflexes de Jean-Philippe est celui, légitime, du rejet de sa nouvelle condition. « J’ai absolument voulu sortir du handicap. Mon premier réflexe ? Chercher à me ‘normaliser’ en me plongeant exclusivement chez les valides. »

Mais très vite, ce monde des valides lui paraît étranger. Ses relations n’y tiennent que par les affaires, lui apparaissent soudainement superficielles. « Au final, nous n’existons que par notre fonction sociale dans ce monde du travail. Or, ce qui m’intéresse, c’est la personne, pas sa carte de visite. »

L’impératif du retour à soi

Sa situation lui fait ouvrir les yeux. « Avec ce type d’accident, on se forge un nouveau mental. Il faut être à nouveau capable de se regarder dans une glace, apprendre à accepter son corps, puis compenser par de nouveaux gestes. Tout est lourd, tout est ankylosé. Le challenge est bien plus moral que physique, confirme Jean-Philippe Murat, avant d’ajouter : J’ai dû réapprendre à être heureux et à saisir tous les petits bonheurs. »

En 2015, après s’être séparé de toutes ses activités, il prend une année sabbatique et beaucoup de recul. « Ce fut une année presque monastique d’introspection, car dès 2007, j’ai enchaîné et n’ai pas vu les années passer. » Grâce à ce retour sur lui-même, il se met à la médiation de façon plus régulière, se plonge dans les écrits philosophiques. « De Comte-Sponville à Onfray, je pioche, je ne lis pas de façon dogmatique, mais cela m’aide à continuer à me construire. » En se recentrant sur lui, Jean-Philippe assume sa position forcément différente, régulièrement discriminée, d’entrepreneur handicapé.

Handicapé en entreprise ? « On bouche les trous »

Et son constat sans appel le pousse à l’action : « L’employabilité est aujourd’hui réservée à des tâches subalternes ou du multitâches… On bouche les trous. Nous ne sommes pas recrutés pour nos véritables compétences. Or, quand on intègre une personne handicapée dans son équipe pour ses compétences, la performance individuelle et collective augmente. »

Du côté de la création d’entreprise, ses observations sont tout aussi positives. Même s’il est beaucoup plus difficile de se lancer, le taux d’échec au bout de trois ans d’activité est plus faible que pour les entreprises classiques. « 75 % des sociétés existent encore, soit 13 points de plus que celles dirigées par les valides », précise Jean-Philippe Murat.

Il se lance alors à corps perdu dans un autre projet, celui d’une vie, de sa nouvelle vie : œuvrer à une meilleure intégration du handicap et de celles et ceux qui en sont victimes dans le monde du travail et la création d’entreprises.

Son ambition ? Faire augmenter le nombre d’handipreneurs

Son expérience en tant que chef d’entreprise handicapé ? « Je l’ai fait fructifier et l’ai érigée en méthode de happiness management », se réjouit Jean-Philippe Murat qui donne aujourd’hui des conférences en entreprises. Il se bat aussi pour faire reconnaître un statut privilégié aux entrepreneurs dotés d’un handicap afin de les protéger et faciliter leurs accès aux fonds d’amorçage et plus généralement aux crédits.

Enfin, il s’est lancé dans le tutorat avec Les Handipreneurs. Reconnu d’utilité publique, son dernier bébé est une plateforme de financement participatif dédiée aux projets professionnels portés par des personnes handicapées. D’ailleurs, ces dernières seraient aujourd’hui 75 000 en France, Jean-Philippe Murat compris. Car « entreprendre aide énormément pour la reconstruction ; ça ne nous plonge ni dans l’assistanat, ni dans la victimisation ».

Mais il sélectionne les projets avec beaucoup de tact, car « un échec d’entreprise serait une double peine que vivrait très mal un porteur de projet handicapé ». En effet, Jean-Philippe Murat estime ne pas avoir la même approche de l’échec que dans le monde des valides : « Nous l’incarnons souvent. Tout le monde n’a pas cette force de caractère ou d’esprit. Beaucoup s’autoflagellent plus que la normale. D’où le nombre limité de projets… Je ne veux pas rendre les gens malheureux, mais faire augmenter le nombre d’handipreneurs. » Tout simplement.

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