Devaky Sivadasan, une Spice Girl à Marseille

Devaky Sivadasan, une Spice Girl à Marseille

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En 2000, elle quitte son Inde natale et un mariage arrangé pour une nouvelle vie marseillaise et entrepreneuriale. Aujourd’hui, Devaky Sivadasan propose des mélanges d’épices indiennes et d’aromates provençaux prêts à l’emploi avec sa marque Mama Spice et ouvre son restaurant au cœur de Marseille tout en lançant le concept de lunchbox en France. Cette personnalité solaire assume sa double culture comme un passé difficile qu’elle semble conjurer par son audace et sa gaieté.

Elle se pense timide. On la découvre pudique. D’ailleurs, pour parler d’elle, Devaky Sivadasan commence par évoquer le parcours d’une autre femme : celui de Vérane Frédiani, réalisatrice et auteure. Avec la création de son ouvrage Elles Cuisinent, cette dernière permet à la créatrice de la marque Mama Spice de rencontrer sa rockstar, Anne-Sophie Pic, « la seule cheffe française à avoir 3 étoiles… Et elles sont seulement six dans le monde. Cette grande dame, qui est une idole absolue pour moi, m’explique qu’elle aimerait apprendre de moi. Moi, toute petite qui vient de démarrer ! », se remémore Devaky avec émotion. Signe de confiance, Anne-Sophie Pic a choisi de diffuser dans son Épicerie Pic le label de la jeune femme qui mixe aussi bien les aromates de Provence et les épices indiennes que sa double culture franco-indienne.

Mixer les épices, le sel de sa vie

L’idée des mélanges se concrétise fin 2016, car « le consommateur ne sait pas quoi acheter, comment utiliser les épices, comment les mélanger, et il veut du prêt à l’emploi. »Face à ce désarroi, tout s’enchaîne : pour baliser cette vaste route des épices, Devaky trouve un nom pour sa marque et le dépose, dessine son logo et teste ses premiers assortiments auprès de ses amis marseillais peu familiers des épices.

Pour la création de ses mélanges, elle ne procède pas avec la rigueur d’un chimiste. L’hémisphère droit pilote le gauche. « Je travaille comme un nez. Quand je pense cumin, thym, coriandre, curcuma, … j’ai le goût, l’odorat. Et quand je les mélange, je sais ce que je vais retrouver. Je ne sais pas l’expliquer rationnellement », dévoile l’entrepreneure. Au fil du temps et de ses expérimentations, elle n’a d’ailleurs changé aucune des proportions de ses seize recettes.

Pour se fournir en épices, Devaky mixe là-encore les cultures, collaborant avec des coopératives en Provence et des entrepreneurs sociaux en Inde. « Je travaille avec des fournisseurs qui partagent mes valeurs, mon éthique et qui œuvrent à une agriculture raisonnée préfigurant l’agriculture biologique. » Impossible d’ailleurs de définir l’entrepreneure sans sa région d’origine ou son pays d’adoption : « Je dis souvent que l’Inde est dans mes tripes et la France dans mon cœur. Tu peux faire sortir la fille du Kerala, mais pas le Kerala de la fille », souligne Devaky avec le ton perpétuellement enjoué de ceux qui jouent en virtuoses avec la légèreté pour exorciser le passé.

Du mariage arrangé à l’exil volontaire : le parcours d’une combattante

Avant de créer son label de mélange d’épices, Devaky assume le déracinement en quittant l’Inde. Malgré elle, elle se coupe même de sa famille pour stopper les dégâts d’un mariage sans amour ni avenir. Après l’équivalent d’un bac+3 et à tout juste 20 ans, Devaky subit ce qui demeure une norme sociale en Inde : un mariage arrangé.

« Mes parents ont vraiment cru bien faire, car en Inde, on ne marie pas deux personnes, mais deux familles. C’est la société qui prime, précise-t-elle. Si la chance nous sourit, on tombe amoureux de celui à qui on s’unit. »Ça n’a hélas pas été le cas de Devaky pendant son mariage. Cinq années lors desquelles elle dit avoir subi tout ou presque. Comment s’habiller, comment se comporter, comment parler et avec qui, … Aucun choix ne lui appartenait. Elle décide alors de plier bagage. Loin, très loin.

Quitter l’Inde pour retrouver sa dignité

Une question de survie pour elle, mais aussi d’éducation pour son unique enfant. « J’ai voulu apprendre à mon fils qu’une femme se respecte, Je suis très crue, mais une femme n’est pas un objet avec lequel on peut tout se permettre. Elle a la même place qu’un homme dans la société. »

À l’évocation de ces souvenirs douloureux, sa manière de parler se fait plus pondérée, moins passionnée, comme ankylosée par cette épreuve. « Il est inhumain d’imposer une autre manière de vivre à quelqu’un. Si je ne m’écoutais pas et ne partais pas, je ne me respectais pas. Et quand on ne se respecte pas soi-même, comment inculquer le respect des autres à son enfant ? », invective-t-elle.

Toute une chaîne se met alors en place. Sa grand-mère et sa mère se portent garantes pour l’emprunt bancaire nécessaire à la reprise de ses études en France. En dépit de ce lien indéfectible et de cette timide main tendue, Devaky devient persona non grata pendant dix ans chez les siens. « Je suis partie la tête basse. Pour mes proches, j’étais vouée à l’échec et les gens jugeaient insensé ce que je faisais, parce que j’étais égoïste et que je mettais en péril la vie de mon enfant », précise la jeune femme.

C’est en septembre 2000 qu’elle arrive à Marseille avec pour témoins de sa vie d’avant une valise pleine d’épices et son enfant sous le bras. « Pour reprendre ma vie à zéro », tout simplement.

Du déracinement à l’intégration

Mais cette arrivée à Luminy ne coule pas de source. Elle n’y connaît personne et n’est venue en France qu’à 14 ans pour de brèves vacances en famille. Elle ne parle d’ailleurs pas un seul mot de la langue de Voltaire. Son cœur la conduisait plutôt vers celle de Shakespeare et les États-Unis, où elle rêvait de faire son doctorat avant de travailler pour les Nations Unies. Or, tandis que son père ne veut pas financer ce périple US, son frère travaille chez Schlumberger à Paris. Il lui évoque alors les écoles françaises, dont certaines affichent des programmes en anglais. Dans la foulée, elle rencontre Charles Despres, le directeur du programme master en business international d’Euromed. C’est ce tête-à-tête qui la conduit à Marseille.

Après l’euphorie de son arrivée à la rentrée 2000, la fin de l’année est une vraie épreuve. « À Noël, j’ai réalisé vraiment ce qu’est la solitude, loin de ma famille et sans amis. Comme je ne parlais pas français, personne ne faisait la moitié du vers moi », se souvient Devaky. Toutefois, il en faut plus pour la décourager. Rapidement, elle se crée une famille de cœur, avec la nourrice de son fils, Christiane Gotchanakian, elle-même maman. Elle persévère, apprend le français sur le tas, au point de n’avoir aujourd’hui presque aucun accent (même pas marseillais !), boucle ses études et se fait une place au sein d’Airbus Helicopter dès 2006.

La paix retrouvée

Son divorce – le premier de sa famille – aura mis sept années à être acté. C’est en 2007 qu’elle obtient l’aval du tribunal indien. En 2010, elle est envoyée en qualité de directrice de la coopération industrielle à Delhi pour implanter la filiale d’Airbus Helicopter en Inde. Une expatriation professionnelle dans son pays natal qui lui permet de renouer en douceur avec sa famille.

Aujourd’hui remariée à un Marseillais prénommé Olive (ça ne s’invente pas !), Devaky peut librement goûter aux plaisirs les plus simples de la vie : la cuisine d’abord. « J’y passe beaucoup de temps, au point d’en avoir fait la pièce principale de la maison. C’est ma thérapie personnelle. » Ensuite, elle dessine en autodidacte. Son sujet de prédilection ? Le corps féminin. Une façon quasi cathartique de s’approprier sa sensualité.

Mieux encore, elle accepte son passé. « Ce sont ces failles, ces fêlures qui font qui je suis à présent, et je n’ai plus honte de les montrer. Si je partage mon histoire et que je peux aider une fille dans son chemin, j’ai tout gagné. Je suis comme les Kintsugi, ces poteries japonaises dont les fissures colmatées à l’or font la beauté », confie celle qui s’est fait tatouer des signes kanji par l’artiste tatoueur Richard Gotchanakian – le Japon étant une autre de ses passions. Sept éléments que Devaky Sivadasan porte à même la peau. Sur son dos donc, “Truth, God, energy, love, music, family and sun”.

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