Gabriel Jarrosson : « Nous avons le potentiel de construire des licornes »

Gabriel Jarrosson : « Nous avons le potentiel de construire des licornes »

À l’occasion du France Digitale Day, le chef de l’Etat s’apprête à annoncer une série de mesures pour accélérer le financement des startups du numérique et ainsi, booster l’émergence de nouvelles licornes françaises. Décryptage avec Gabriel Jarrosson, investisseur privé et business angel.

Blablacar, Deezer, Doctolib, OVH, Meero. Il existe seulement cinq licornes en France (versus 25 au Royaume-Uni ou 94 aux Etats-Unis) et paradoxalement, le nombre de startups créé est en constante progression. Pourquoi ne décollent-elles pas ces startups ? Quel est le problème ?

Première raison : nous sommes en France, donc le marché est plus petit. Les startups françaises ont plus de mal à s’internationaliser en raison de la barrière de la langue, tout simplement. Il y a plus de monde en Europe qu’aux Etats-Unis mais il faut 19 langues pour toucher 99 % des citoyens européens. Les startups américaines, elles, ne s’embêtent pas trop ; elles font tout en anglais ! Sur le marché américain, vous avez 350 millions de consommateurs, ce qui permet de passer beaucoup plus vite à l’échelle avant d’attaquer le monde entier. En France ce sont seulement 65 millions de Français. Par conséquent il y a une raison purement « géographique », du fait de la taille de notre pays et de la barrière de la langue. Cela dit il y a aussi des « Français en ligne » avec l’Afrique francophone par exemple. Evidemment ce ne sont pas les mêmes consommateurs ni les mêmes moyens, besoins, et modes de vie.

Deuxième raison : en France, nous avons également des problèmes de financement des grandes entreprises. On est devenu très bon dans l’écosystème français pour les premières levées de fonds, les investisseurs, incubateurs, business angels, la seed, la série A, la série B : on sait très bien faire tout ça mais on a beaucoup plus de mal à aller avec les plus grosses levées de fonds. Même si c’est en train de changer. Quasiment toutes les semaines, des boîtes américaines lèvent entre 200 et 500 millions, alors qu’en France on est absolument incapable de faire ça. C’est un vrai problème.

Et pourtant nous avons de vrais programmes d’accélération comme Station F ou le Village by CA…

Oui mais leurs dirigeants ne mettent jamais un ticket de 100 millions d’euros. On le voit par exemple avec Meero qui a levé 205 millions : ce sont des fonds étrangers. En France nous n’avons personne qui est capable de mettre 200 millions sur la table. Aux Etats-Unis il y a des fonds d’investissement qui existent depuis 40 ans ! Je pense à Sequoia ou au japonais Softbank (il détient des parts dans un tiers des licornes américaines) par exemple. Eux préfèrent investir aux USA plutôt qu’en France car le potentiel est énorme.

En France on observe pourtant, même si c’est depuis peu, le même phénomène que dans la Silicon Valley : des entrepreneurs ayant réussi et vendu leur boîte deviennent ensuite des investisseurs actifs.

Oui, c’est mon cas d’ailleurs ! On peut aussi donner l’exemple de Zenly, dont la société a été vendue à Snapchat pour 250 millions de dollars. Il y a des centaines d’entrepreneurs français qui ont eu de beaux succès et qui réinvestissent, mais on a commencé plus tard. C’est tout de même un cercle vertueux. Un écosystème qui se renforce avec le temps : plus on a de personnes qui investissent, plus on a d’entrepreneurs qui vont réinvestir etc.

Quelles seraient selon vous les mesures qui viendraient le plus aisément faciliter le financement des entreprises du numérique ?

Au niveau des plus petits investissements, moins de 100 millions d’euros, il y a beaucoup de choses et ça se développe. En revanche pour les très gros investissements, pour attirer les Softbank et consort, là il faudrait peut-être une réglementation plus souple pour les investisseurs. On sait que les capitaux étrangers n’ont pas toujours envie d’aller en France à cause de la réglementation. Et il faudrait que nous soyons en mesure de démontrer qu’on est capable de créer des géants. Donc c’est le serpent qui se mord la queue : comme on n’a pas de financement, on n’a pas de licornes, et vice versa. Et enfin, les grosses boîtes françaises n’entrent pas en Bourse. On pourrait essayer d’inciter fiscalement les Français à investir en Bourse. C’est un peu ce qu’a fait Emmanuel Macron en remplaçant l’ISF par l’IFI. Cet argent est disponible : il y a seulement 7 % des Français qui investissent en Bourse. Un dispositif fiscal, accompagné par les banques, inciterait les Français à investir dans les IPO et permettrait aux startups de grossir, de se financer et de voir des possibilités d’exit pour les investisseurs privés.

Pour en revenir à la première question : les raisons géographiques et, par ailleurs, le financement (qui reste un problème majeur) n’expliquent pas tout. Voyez-vous autre chose ?

Oui. Troisième raison : la Californie attire les cerveaux du monde entier y compris des Français. C’est dommage car nous avons les meilleurs ingénieurs du monde ! Nous avons le plateau de Saclay, ou Paris avec le quartier du Sentier et Station F, mais pas de Silicon Valley. On en est très loin alors que la France est talentueuse. Nous aurions le potentiel de construire des licornes et d’attirer des talents externes. On ne le fait pas assez aujourd’hui.

Emmanuel Macron souhaiterait 15 à 20 licornes d’ici la fin du quinquennat. Parmi les mesures annoncées aujourd’hui, à la soirée de lancement du France Digitale Day :

– la création d’un nouvel indice, le Next 40, qui est une sorte de CAC40 des startups
– la création d’un guichet spécial pour faciliter toutes les démarches administratives des startups
– la réorientation d’une partie de l’argent de nos assurances-vie vers le financement des startups

Qu’en dites-vous ?

La création d’un indice est intéressante car c’est quelque chose qu’on va pourvoir suivre. Ce qu’on ne mesure pas, on ne peut pas l’améliorer ! Quant à l’administratif, c’est très important : à titre personnel, j’investis énormément en France et dans la Silicon Valley, et la différence est à tomber de sa chaise. C’est tellement simple et efficace là-bas ! Enfin, la réorientation d’une partie de l’argent des assurances-vie va un peu dans le sens de ce que je vous disais : il faut inciter les Français à investir. Rerouter une partie de cet argent vers les startups, c’est extraordinaire. Il y a de l’argent qui dort. On peut se demander si d’ici quelques années, les Français devront payer pour mettre leur argent à la banque puisque les taux d’intérêt sont négatifs. Donc à ce moment-là, les gens vont se dire « il faut que je fasse quelque chose d’autre de mon argent » et l’investir dans les startups, c’est extrêmement intéressant.

Emmanuel Macron souhaite également ramener à Paris toutes les licornes émigrées à Londres. Le Brexit, c’est une opportunité ?

Oui ! On a plein de banques qui réfléchissent très sérieusement à déplacer leur siège social à Paris, c’est un bon signe de préférer Paris à Berlin ou Tel Aviv !

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