Epoch times et populisme : les liaisons dangereuses

Epoch times et populisme : les liaisons dangereuses

Caricature Trump

Publicité pro Trump, virage conservateur… le média Epoch Times né de la volonté d’informer la diaspora chinoise fait l’objet de nombreux questionnements quant à sa véritable ambition. Enquête.

« Si l’on se fie aux chiffres, il n’existe pas meilleur avocat du Président Trump que le média Epoch Times » ont constaté les journalistes Brandy Zadrozny et Ben Collins à l’aune de leur enquête sur les liens qu’entretiennent le journal controversé et l’administration Trump. L’article publié en août dernier révèle ainsi que le média qui se présente comme un organe indépendant à but associatif aurait dépensé plus d’1,5 million de dollars au cours des 6 derniers mois 2019 pour promouvoir des publications liées à l’actuel président américain. Soit plus que n’importe quelle organisation en dehors de la campagne de Trump. Et notamment plus que n’importe quel candidat démocrate pour sa propre campagne. Théories du complot contre la présidence, absurdités… Epoch times relaie et crédite toutes les idées et déclarations de l’occupant de la Maison Blanche. À l’image du fameux Spy Gate : lorsque Trump avançait que le FBI espionnait sa campagne et que son élection était visée par un complot secret.

Ce fut ensuite au tour de Facebook d’épingler le journal pour avoir violé la politique d’utilisation. Après avoir banni les publicités liées au journal, le réseau social, a déclaré en décembre dernier avoir découvert plusieurs centaines de faux comptes en lien avec le média conservateur. Ainsi, plus de 610 profils, 89 pages Facebook, 156 groupes et 72 comptes Instagram dont les profils ont été générés par intelligence artificielle faisaient circuler des informations d’ordre politique ou religieux.

« Nous avons découvert l’existence d’un large réseau de faux comptes relayant automatiquement du contenu reposant sur deux idéologies : soutenir Donald Trump et s’opposer au gouvernement chinois » a confié Graham Brookie, directeur du think tank Atlantic Council’s Digital Forensic Research Lab au New York Times.

Mais pour quelles raisons ?

Fondé en 2000 aux Etats-Unis, le journal avait d’abord vocation à apporter une information non censurée par la propagande chinoise et aider sa diaspora à s’assimiler à la société américaine. Avant 2016, ce média veillait ainsi à rester en dehors de la politique américaine à moins que celle-ci ne soit en lien avec des intérêts chinois. Mais le virage Trumpien de la ligne éditoriale et sa nouvelle stratégie digitale se sont avérés payants : le média a doublé ses revenus et compte pour chaque pays des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. « Ce média fait écho à une critique des médias traditionnels qui perdure depuis plusieurs années et qui est que ces derniers délivrent une information partielle, non objective. Que les journalistes sont dans un entre-deux.  Une critique bourdieusienne galvaudée par rapport à la réalité. Le but du média est de donner une information répondant aux attentes d’un certain public. Epoch Times cible des populations qui ne se sentent pas représentées dans les choix de hiérarchisation de l’information donc s’éloignent des médias traditionnels pour aller vers des médias d’un nouveau type alimentant leur besoin d’informations à l’aune de ces enjeux », analyse Marie Lherault, sociologue des médias et enseignante à Assas et Sciences Po.

Des falun gong à la Maison Blanche

Les deux auteurs de l’enquête rappellent également l’appartenance du média au Falun Gong : un mouvement spirituel né de la philosophie de son fondateur Li Hongzhi et reposant sur des exercices et de la méditation. En Chine, le Falun Gong avait d’abord bénéficié de l’approbation du gouvernement avant que ce dernier ait ordonné l’éradication du mouvement dans le pays. Une décision suivie par une large campagne de propagande, d’emprisonnements extrajudiciaires à grande échelle, de tortures et de rééducations forcées qui ont donné suite aux manifestations sur la place de Tian’anmen et à la création du média Epoch Times. Selon la même enquête, certains pratiquants du Falun Gong verraient même en Trump un allié clef de leur combat contre le communisme.

 Vers une ingérence européenne ?

Le média ne se limite toutefois pas au lectorat américain, la version allemande compte à elle seule près de 800 000 abonnés et a fait l’objet d’une enquête par la journaliste Allemande Stefanie Albrecht à cause de ses liens étroits avec le parti d’extrême droite Alternative for Germany (AFD). Une étude réalisée en 2017 par l’Institute of Stratégic Dialogue, groupe de réflexion londonien luttant contre l’extrémisme, dénonce également un contenu qui inciterait à la haine contre les migrants. En effet, une photo censée dénoncer l’usage abusif des aides sociales par les migrants, partagée près de 62 000 fois, datait en fait de treize ans. « Il est courant qu’une image, un texte ou citation sortis de leur contexte soient utilisés à des fins de propagande. Depuis toujours, nous nous servons de la rumeur pour influencer l’opinion. Même si celle-ci s’avère souvent fausse, la rumeur joue si bien sur les craintes des gens qu’elle peut facilement être considérée comme vraie. C’est sur ce terrain que joue Epoch Times » conclut Marie Lhérault. En effet, d’après  Seth Hettena,  également auteur d’un article sur le média, « Epoch Times Allemagne n’est pas un journal mais un outil prosélyte destiné à rendre les lecteurs perméables aux théories complotistes les plus extrêmes pour les amener à finalement accepter l’incroyable. »

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