[Samedi, on lit] Les Fourberies de Scapin – Molière

[Samedi, on lit] Les Fourberies de Scapin – Molière

Publié le 21 mars 2020

Les fourberies de Scapin

Un peu de légèreté en ce week-end bien particulier avec une des scènes les plus célèbres des Fourberies de Scapin de Molière…Que diable allons-nous faire dans cette galère ?

Les Fourberie de Scapin

Scène VII

GÉRONTE, SCAPIN

SCAPIN, feignant de ne pas voir Géronte. Ô Ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre Géronte, que feras-tu ?

GÉRONTE, à part. Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé ?

SCAPIN, même jeu. N’y a-t-il personne qui puisse me dire où est le seigneur Géronte ?

GÉRONTE. Qu’y a-t-il, Scapin ?

SCAPIN, courant sur le théâtre, sans vouloir entendre ni voir Géronte. Où pourrai-je le rencontrer pour lui dire cette infortune ?

GÉRONTE, courant  après Scapin. Qu’est-ce que c’est donc ?

SCAPIN, même jeu. En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver.

GÉRONTE. Me voici.

SCAPIN, même jeu. Il faut qu’il soit caché en quelque endroit qu’on ne puisse point deviner.

GÉRONTE, arrêtant Scapin. Holà ! es-tu aveugle, que tu ne me vois pas ?

SCAPIN. Ah ! Monsieur, il n’y a pas moyen de vous rencontrer.

GÉRONTE. Il y a une heure que je suis devant toi. Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a ?

SCAPIN. Monsieur…

GÉRONTE. Quoi ?

SCAPIN. Monsieur votre fils…

GÉRONTE. Hé bien ! mon fils…

SCAPIN. Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde.

GÉRONTE. Et quelle ?

SCAPIN. Je l’ai trouvé tantôt, tout triste, de je ne sais quoi que vous lui avez dit, où vous m’avez mêlé assez mal à propos, et, cherchant à divertir cette tristesse, nous nous sommes allés promener sur le port. Là, entre autres plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a invités d’y entrer, et nous a présenté la main. Nous y avons passé, il nous a fait mille civilités, nous a donné la collation, où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde.

GÉRONTE. Qu’y a-t-il de si affligeant en tout cela ?

SCAPIN. Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, il m’a fait mettre dans un esquif, et m’envoie vous dire que, si vous ne lui envoyez par moi tout à l’heure cinq cents écus, il va nous emmener votre fils en Alger.

GÉRONTE. Comment ! diantre, cinq cents écus ?

SCAPIN. Oui, Monsieur ; et, de plus, il ne m’a donné pour cela que deux heures.

GÉRONTE. Ah ! le pendard de Turc ! m’assassiner de la façon.

SCAPIN. C’est à vous, Monsieur, d’aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.

GÉRONTE. Que diable allait-il faire dans cette galère ?

SCAPIN. Il ne songeait pas à ce qui est arrivé.

GÉRONTE. Va-t’en, Scapin, va-t’en dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui.

SCAPIN. La justice en pleine mer ! Vous moquez-vous des gens ?

GÉRONTE. Que diable allait-il faire dans cette galère ?

SCAPIN. Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes.

GÉRONTE. Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l’action d’un serviteur fidèle.

SCAPIN. Quoi, Monsieur ?

GÉRONTE. Que tu ailles dire à ce Turc qu’il me renvoie mon fils, et que tu te mets à sa place, jusqu’à ce que j’aie amassé la somme qu’il demande.

SCAPIN. Eh ! Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d’aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?

GÉRONTE. Que diable allait-il faire dans cette galère ?

SCAPIN. Il ne devinait pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu’il ne m’a donné que deux heures. GÉRONTE. Tu dis qu’il demande…

SCAPIN. Cinq cents écus.

GÉRONTE. Cinq cents écus ! N’a-t-il point de conscience ?

SCAPIN. Vraiment oui, de la conscience à un Turc !

GÉRONTE. Sait-il bien ce que c’est que cinq cents écus ?

SCAPIN. Oui, Monsieur, il sait que c’est mille cinq cents livres.

GÉRONTE. Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval ?

SCAPIN. Ce sont des gens qui n’entendent point de raison.

GÉRONTE. Mais que diable allait-il faire à cette galère ?

SCAPIN. Il est vrai ; mais quoi ! on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez.

GÉRONTE. Tiens, voilà la clef de mon armoire.

SCAPIN. Bon.

GÉRONTE. Tu l’ouvriras.

SCAPIN. Fort bien.

GÉRONTE. Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle de mon grenier.

SCAPIN. Oui.

GÉRONTE. Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers pour aller racheter mon fils.

SCAPIN, en lui rendant la clef. Eh ! Monsieur, rêvez-vous ? Je n’aurais pas cent francs de tout ce que vous dites ; et, de plus, vous savez le peu de temps qu’on m’a donné.

GÉRONTE. Mais que diable allait-il faire à cette galère ?

SCAPIN. Oh que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu’à l’heure que je parle, on t’emmène esclave en Alger ! Mais le Ciel me sera témoin que j’ai fait pour toi tout ce que j’ai pu, et que si tu manques à être racheté, il n’en faut accuser que le peu d’amitié d’un père.

GÉRONTE. Attends, Scapin, je m’en vais quérir cette somme.

SCAPIN. Dépêchez donc vite, Monsieur, je tremble que l’heure ne sonne.

GÉRONTE. N’est-ce pas quatre cents écus que tu dis ?

SCAPIN. Non, cinq cents écus.

GÉRONTE. Cinq cents écus ?

SCAPIN. Oui.

GÉRONTE. Que diable allait-il faire à cette galère ?

SCAPIN. Vous avez raison. Mais hâtez-vous.

GÉRONTE. N’y avait-il point d’autre promenade ?

SCAPIN. Cela est vrai. Mais faites promptement.

GÉRONTE. Ah ! maudite galère !

SCAPIN, à part. Cette galère lui tient au cœur.

GÉRONTE. Tiens, Scapin, je ne me souvenais pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyais pas qu’elle dût m’être si tôt ravie. (Il lui présente sa bourse, qu’il ne laisse pourtant pas aller, et, dans ses transports, il fait aller son bras, de côté et d’autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse.) Tiens ! Va-t’en racheter mon fils.

SCAPIN, tendant la main. Oui, Monsieur.

GÉRONTE, retenant la bourse qu’il fait semblant de vouloir donner à Scapin. Mais dis à ce Turc que c’est un scélérat.

SCAPIN, tendant toujours la main. Oui.

GÉRONTE, même jeu. Un infâme.

SCAPIN. Oui.

GÉRONTE, même jeu. Un homme sans foi, un voleur.

SCAPIN. Laissez-moi faire.

GÉRONTE, même jeu. Qu’il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit.

SCAPIN. Oui.

GÉRONTE, même jeu. Que je ne les lui donne ni à la mort ni à la vie.

SCAPIN. Fort bien.

GÉRONTE. Et que, si jamais je l’attrape, je saurai me venger de lui.

SCAPIN. Oui.

GÉRONTE, remettant sa bourse dans sa poche et s’en allant. Va, va vite requérir mon fils.

SCAPIN, allant après lui. Holà, Monsieur.

GÉRONTE. Quoi ?

SCAPIN. Où est donc cet argent ?

GÉRONTE. Ne te l’ai-je pas donné ?

SCAPIN. Non, vraiment, vous l’avez remis dans votre poche.

GÉRONTE. Ah ! c’est la douleur qui me trouble l’esprit.

SCAPIN. Je le vois bien.

GÉRONTE. Que diable allait-il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère ! Traître de Turc à tous les diables !

SCAPIN, seul. Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n’est pas quitte envers moi, et je veux qu’il me paie en une autre monnaie l’imposture qu’il m’a faite auprès de son fils.

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