[Samedi, on lit] Le Temps retrouvé – Marcel Proust

[Samedi, on lit] Le Temps retrouvé – Marcel Proust

Le Temps retrouvé est l’ultime tome de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Conscient qu’un livre appartient à son lecteur, il l’invite, dans cet extrait du premier chapitre, à conduire sa propre recherche. L’oeuvre, dans son ensemble, offre une multitude de réflexions, à vous de choisir La Recherche que vous souhaitez mener.

Le Temps retrouvé

Chapitre Premier

Si M. de Charlus n’avait pas donné à l’« infidèle » sur qui Musset pleure dans la Nuit d’Octobre ou dans le Souvenir le visage de Morel, il n’aurait ni pleuré, ni compris, puisque c’était par cette seule voie, étroite et détournée, qu’il avait accès aux vérités de l’amour. L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : « mon lecteur ». En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. De plus, le livre peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur naïf et ne lui présenter ainsi qu’un verre trouble, avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d’autres particularités (comme l’inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d’une certaine façon pour bien lire ; l’auteur n’a pas à s’en offenser mais, au contraire, à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant : « Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre. »

Si je m’étais toujours tant intéressé aux rêves que l’on a pendant le sommeil, n’est-ce pas parce que, compensant la durée par la puissance, ils nous aident à mieux comprendre ce qu’a de subjectif, par exemple, l’amour ? Et cela par le simple fait que — mais avec une vitesse prodigieuse — ils réalisent ce qu’on appellerait vulgairement nous mettre une femme dans la peau, jusqu’à nous faire passionnément aimer pendant quelques minutes une laide, ce qui dans la vie réelle eût demandé des années d’habitude, de collage et — comme si elles étaient inventées par quelque docteur miraculeux — des piqûres intraveineuses d’amour, aussi bien qu’elles peuvent l’être aussi de souffrance ; avec la même vitesse la suggestion amoureuse qu’ils nous ont inculquée se dissipe, et quelquefois non seulement l’amoureuse nocturne a cessé d’être pour nous comme telle, étant redevenue la laide bien connue, mais quelque chose de plus précieux se dissipe aussi, tout un tableau ravissant de sentiments, de tendresse, de volupté, de regrets vaguement estompés, tout un embarquement pour Cythère de la passion dont nous voudrions noter, pour l’état de veille, les nuances d’une vérité délicieuse, mais qui s’efface comme une toile trop pâlie qu’on ne peut restituer. Eh bien, c’était peut-être aussi par le jeu formidable qu’ils font avec le Temps que les Rêves m’avaient fasciné. N’avais-je pas vu souvent en une nuit, en une minute d’une nuit, des temps bien lointains, relégués à ces distances énormes où nous ne pouvons presque plus rien distinguer des sentiments que nous y éprouvions, fondre à toute vitesse sur nous, nous aveuglant de leur clarté, comme s’ils avaient été des avions géants au lieu des pâles étoiles que nous croyions, nous faire ravoir tout ce qu’ils avaient contenu pour nous, nous donner l’émotion, le choc, la clarté de leur voisinage immédiat, qui ont repris une fois qu’on est réveillé la distance qu’ils avaient miraculeusement franchie, jusqu’à nous faire croire, à tort d’ailleurs, qu’ils étaient un des modes pour retrouver le Temps perdu ?

 

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