Summer body : petite histoire d’un doux tyran

Summer body : petite histoire d’un doux tyran

Summer body

Pudiquement dévoilés, librement exposés, lascivement offerts aux rayons du soleil, les corps d’été font leur grand retour. Chaque année à cette époque, un air de vacances souffle sur les open spaces et avec lui une inquiétude saisonnière grandissante : comment se débarrasser de ces bourrelets ? À quelques semaines des grandes vacances, nous nous ruons sur les derniers régimes à la mode et entamons un parcours d’entraînement brûle graisse intense. Entre détox et musculation, nous nous soumettons à l’urgence de nous tailler un corps de rêve, ce fameux summer body vénéré des magazines féminins.

En sueur et affamés, alors que nous nous imposons une conduite sévère, touchant presque au masochisme, nous doutons de la nécessité de cette souffrance. D’où vient cette dictature d’un corps estival fin, musclé, élancé et bronzé ? Comment s’en libérer pour enfin profiter d’un été sans complexes ? Dans son livre La saison des apparences. Naissance des corps d’été, l’historien Christophe Granger interroge les origines de ce culte de l’apparence, particulièrement exacerbé durant l’été. Petite histoire d’une dictature douce nommée summer body.

À l’origine du summer body, une préoccupation hygiéniste

Au XIXème siècle les médecins tiennent un discours alarmant au sujet de la période estivale. Le soleil, accompagné de ses fortes chaleurs auraient un effet nocif sur la santé. Ils craignent notamment les coups de chaud et incitent les citoyens à se laver plus que de coutume, à s’inspecter avec grand soin. L’expérience estivale prend alors des airs de médication. Elle devient la saison privilégiée pour se ressourcer et prendre soin de son corps. Les habitants des villes sont encouragés à s’évader afin de respirer le bon air pur et de s’exposer aux bienfaits de la nature.

La chaleur dont il fallait jusqu’ici se prémunir s’avère, à partir des années 1890, source de plaisir. Et avec elle c’est le touché du soleil qui devient agréable. Il convient alors de s’y exposer. C’est après la première guerre mondiale que ce discours purement hygiéniste évolue. S’il convient toujours d’exposer son corps pour lui procurer vigueur et vitalité, une vision plus hédoniste s’y ajoute : celle du plaisir et de la beauté. C’est alors que s’impose une façon bien particulière, touchant presque à l’art, de porter et préparer son corps pour l’été. « Un corps de saison s’invente, autrement dit, et avec lui, une saison du corps. Une saison où il règne en maître », écrit Christophe Granger.

En même temps que cette expérience saisonnière des corps, c’est leur aspect extérieur qui se transforme. L’été réclame désormais un physique qui lui est propre et impose toute une liste de caractéristiques : bronzage, silhouette élancée, muscles toniques, graisse inexistante… À la fin des années 1920, les journaux et magazines féminins s’emparent de ce phénomène. Au travers de leurs recommandations, ils cristallisent une apparence standard, jugée appropriée à la saison. « Ces conseils de beauté, parsemés encore de connotations sanitaires, disent non seulement l’affermissement de la silhouette estivale, mais aussi l’importance décuplée dont les corps sont investis à ce moment de l’année », peut-on lire dans l’ouvrage de Christophe Granger. Ainsi, les pages féminines des journaux de l’époque prônent la finesse, la tonicité et l’élégance. Certains magazines vont même jusqu’à établir les standards chiffrés d’une silhouette idéale. En 1933, on pouvait lire dans les pages de Votre beauté, une description très précise du corps estival féminin : « Taille 1,68 m, Poids 60 kg, Hanches 90 cm, Ceinture 70 cm… » La dictature du summer body était née.

Le terrible complexe du maillot de bain

Et voilà bien le revers de la médaille : les corps d’été, destinés à être vus, commandent plus que jamais le souci des apparences et la crainte du regard des autres. Avec l’idée d’un corps d’été standardisé, modelé par une esthétique stricte et des mensurations bien précises, s’insinue une anxiété saisonnière. Tandis que certains participent fièrement aux concours du « Plus bel homme de la plage » ou de « Miss camping », exhibant leurs abdos dessinés et leurs courbes harmonieuses, d’autres se regardent avec inquiétude dans le miroir. C’est là, dans une cabine d’essayage éclairée de néons blafards, mettant parfaitement en lumière l’intégralité de nos imperfections, que le sournois complexe du maillot de bain s’invite.

Les magazines féminins d’hier et d’aujourd’hui n’aident d’ailleurs en rien notre confiance en nous et jettent de l’huile sur le feu de notre désespoir. Dès les années 30, nous pouvions lire dans ces journaux de terribles menaces : « C’est lorsque vous apparaîtrez en maillot que vous serez le plus regardée, admirée… Voudriez-vous risquer d’être critiquée ? ». Non, bien sûr que non ! Certains journalistes affirment même que de notre beauté physique dépendra la réussite de nos vacances et nous exhortent à penser, plus que nécessaire, à notre « art de plaire ».

Le résultat ? Il se constate immédiatement dans les courriers des lectrices envoyés à ces magazines. Quand certaines s’inquiètent de leur poitrine trop lourde, d’autres se désespèrent de leur ventre trop rond. Au petit jeu malsain des comparaisons, elles sont nombreuses à ne plus oser porter le maillot. Pour les hommes aussi, l’épreuve de la plage s’avère complexante. Ils se rêvent Apollons musclés quand ils ne sont que pauvres mortels embarrassés d’un slip de bain trop moulant, d’un caleçon parachute trop bouffant. Il faut bien l’avouer, le short de bain comme le bikini ne sont pas les atours les plus saillants. Et il faut une immense confiance en soi pour sortir de l’eau, tout collé de tissu synthétique, pour traverser fièrement la plage sous le regard médusé de plusieurs dizaines de vacanciers échoués.

Stop au body shaming, se libérer du summer body ?

Ce qui est à la fois triste et amusant, c’est qu’il est bien possible que personne ne remarque le petit bout de gras de son voisin ; Chacun maladivement obnubilé par son propre nombril bombé. Nous aimerions alors pouvoir nous libérer de ces injonctions physiques qui nous forcent à gonfler le torse et rentrer le ventre. Qu’il serait agréable d’enfin pouvoir expirer ce corset invisible, nous montrer tel que nous sommes, naturels et reposés ! C’est d’ailleurs initialement le but des vacances à la plage, non ? Faire une cure de nature, souffler, se reposer, ne plus s’inquiéter.

Nous vivons désormais à l’ère de l’inclusion et de l’ouverture d’esprit. Face à la grossophobie, au sexisme, et au body shaming, la société lève le bouclier. Chacun rêve de pouvoir s’aimer tel qu’il est. Nous ne supportons plus la vue de ces immenses affiches publicitaires mettant en scène des corps parfaits, « Parfaitement photoshopés ! » diront certains, véhiculant une image déformée de ce à quoi devrait ressembler notre corps. Les industries cosmétique et textile s’aperçoivent de cette tendance et repensent progressivement leur marketing. Les signes d’un changement restent subtiles mais bien présents. Il s’agit de la photographie d’un mannequin tout en rondeur posant sur les sites de e-commerce ; de spots publicitaires mettant en scène les petites imperfections ; de ces quelques mots figurant en dessous d’une affiche publicitaire : « Cette image a été retouchée numériquement ».

Ainsi, la tendance semble se tourner vers plus de naturel. Bien sûr, cela ne signifie pas que tous nos complexes s’envoleront d’un coup. Nous ne nous risquerons pas non plus à opposer à la dictature du ventre plat celle du ventre mou. Mais faisons peut-être un petit test cet été sur les plages : desserrons les fesses et voyons qui cela intéresse !

À lire aussi sur Widoobiz : Troubles alimentaires, quand le confinement devient un enfer.

Newsletter Widoobiz

Toute l'actualité business dans votre boîte mail.

0 commentaires

Laisser un commentaire